Dans la nuit du 16 mars 1978, le pétrolier Amoco Cadiz s'échouait sur les rochers de Portsall (Finistère)
Un naufrage à l'origine de l'une des plus importantes marées noires de l'histoire, provoquée par les 220.000 tonnes de brut contenues dans les soutes du navire.
Construit en 1974, l'Amoco (334 m de long sur 51m de large) battait pavillon libérien mais obéissait aux ordres de la compagnie américaine Standard Oil of Indiana Company.
La marée noire
L'équipage (34 hommes et une femme) ont tous pu être sauvés, difficilement en raison d'une tempête sévissant depuis plusieurs jours.
Au lever du jour, pendant que se répand l'odeur âcre du fuel à des dizaines de km à la ronde, se révèle un spectacle apocalyptique. Dans la nuit, l'épave s'est cassée en deux. La proue, plantée dans les rochers et presque perpendiculaire à la mer, se dresse face à la côte. Mais surtout, "la mer s'était retirée, laissant derrière elle une épaisse couche de pétrole noirâtre et un nombre incalculable de poissons morts", raconte un témoin.
A Portsall, port de carte postale, les 80 bateaux "étaient englués de pétrole. Défigurés, ils ajoutaient au tableau une dimension encore plus pathétique", poursuit le témoin.
En pleine campagne législative, élus et électeurs bretons découvrent avec épouvante l'ampleur de la catastrophe. Les images de la marée noire provoquent un choc dans l'opinion nationale. Comme Portsall, des centaines de kilomètres de côtes bretonnes sont recouverts du même magma visqueux, du Conquet (Finistère) à l'ouest, à l'île de Bréhat (Côtes d'Armor) à l'est. Sans parler des galettes de fuel dispersées ailleurs au gré des courants. Alourdies, les vagues, impuissantes à briser cette chape qui les emprisonne, sont comme liquéfiées.
Parallèlement, la colère populaire enfle dans toute la région, au fur et à mesure que filtrent les informations sur les origines de la catastrophe. Dans les jours qui viennent, des centaines de volontaires vont affluer dans la région pour aider au nettoyage des côtes.
Les causes de la catastrophe
Le naufrage a eu lieu en raison d'un problème de barre hydraulique qui l'a rendu ingouvernable dans la tempête. Mais le défaut était connu de la compagnie depuis longtemps. Problème: la réparation aurait nécessité une immobilisation d'au moins deux semaines, ce que la compagnie américaine, dont le siège est à Chicago, refusait d'envisager pour des raisons de rentabilité.
"L'objectif principal pour 1978 consiste à laisser l'Amoco Cadiz et l'Amoco Singapore fonctionner sans aucun temps mort", écrivait en 1977 un haut responsable de la compagnie, cité par le journaliste Yvon Rochard dans "L'affaire Amoco" (ed. Armen). Le passage dans un chantier naval aurait entraîné, pour les deux navires, "1.680.000 dollars de manque à gagner", pointait ce responsable.
L'âpreté au gain du groupe pétrolier apparaît encore plus brutale dans les heures qui précèdent le naufrage. Le commandant du navire doit en référer à Chicago pour obtenir l'assistance d'un remorqueur. Un remorquage en mer impliquant de lourds enjeux financiers, les tractations s'éternisent. Jusqu'à l'irréparable.
La bataille judiciaire
L'ampleur exceptionnelle de la marée noire a suscité une "première" judiciaire menée sur le terrain même du pollueur aux Etats-Unis.
Six mois après la catastrophe, et contre l'avis de l'Etat qui finira par s'y rallier tardivement, 92 communes bretonnes réunies au sein d'un syndicat mixte créé dans ce but entament une procédure devant une juridiction fédérale américaine à Chicago, siège de la compagnie américaine responsable de la catastrophe. Le syndicat est défendu par l'avocate Corinne Lepage.
En 1984, un juge américain désigne la Standard Oil -devenue Amoco Corporation- comme seule responsable de l'accident. En 1988, le juge fixe un montant d'indemnités considéré comme scandaleusement insuffisant par les Bretons qui, comme l'Etat et la compagnie pétrolière, font appel du jugement.
L'affaire ne sera définitivement close au plan judiciaire qu'en 1992, avec le versement par Amoco de 225 millions de francs (34,3 millions d'euros) au syndicat mixte. Tandis que l'Etat obtient 1,045 milliard de francs (159,3 millions d'euros).
Parallèlement s'est déroulée une véritable aventure humaine collective. Soutenus par la population, des élus politiques de tous bords ont appris à travailler ensemble dans l'intérêt commun. Les sommes astronomiques nécessaires pour une action judiciaire aux Etats-Unis ont été réunies grâce à une participation modeste de chaque contribuable breton.
Avec le temps, le syndicat des communes bretonnes va développer une expertise juridique en matière de pollution maritime face à des multinationales. Lesquelles, pour tenter d'échapper à leurs responsabilités, se dissimulent derrière des sociétés écrans ou des filiales en cascade, souvent basées dans des Etats à la législation laxiste.