Voilà enfin connue "la meilleure équipe de France", comme l'appelle Nicolas Sarkozy. Huit hommes et sept femmes pour les ministères, trois secrétaires d'Etat ajoutés ces dernières heures et un Haut commissaire. Avec cette composition, le président de la République veut continuer à montrer que la France change d'ère. Il avait promis un gouvernement resserré, paritaire et ouvert. Première promesse tenue, mais au prix d'une alchimie complexe. Il faudra toute l'autorité d'un Nicolas Sarkozy et toute l'habileté d'un François Fillon pour faire travailler ensemble ces personnalités diverses. Mais les deux quinquagénaires aux commandes ne sont-ils pas décidés à bousculer les habitudes ?
Si l'on regarde les visages de l'équipe Fillon, la plupart sont connus du grand public. On y trouve des valeurs sûres pour rassurer l'UMP, comme Alain Juppé, Michèle Alliot-Marie ou Brice Hortefeux, des jeunes pousses sarkozystes comme Rachida Dati ou Xavier Bertrand et des personnalités de gauche comme Bernard Kouchner, le transfuge du PS Eric Besson ou Jean-Pierre Jouyet. La moyenne d'âge est de 52,8 ans, soit quasiment l'âge du président de la République.
La fin des lourdeurs du passé ?
L'ouverture est au rendez-vous mais ce n'est pas une ouverture politique, encore moins à gauche. Nicolas Sarkozy et François Fillon ont avant tout choisi des personnalités et des compétences, chargées de mettre en place leur politique. Ils veulent montrer que les étiquettes comptent de moins en moins et que des rapprochements peuvent s'opérer. Les lignes bougent car la nouvelle génération de quinquagénaires n'a pas le même passé de querelles politiques. Et si Bernard Kouchner ou Jean-Pierre Jouyet ont accepté de faire équipe avec la droite, c'est surtout parce que leurs amis de gauche les ont déçus par leur manque de courage et d'audace.
Mais au-delà des personnalités, ce sont leurs responsabilités dans des périmètres ministériels bouleversés qui signent le "style" Sarkozy. Le nouveau chef de l'Etat déteste les lourdeurs héritées du passé. A cet égard, la séparation de Bercy en deux est emblématique. Comme cela se fait aux Etats-Unis, la gestion des comptes et la stratégie économique vont dépendre de deux ministres différents. Eric Woerth aura en quelque sorte en charge la "direction financière" de la France, à l'image de ce qui se fait dans les entreprises. L'élargissement de ce ministère à la Fonction publique ne devrait pas manquer de susciter des inquiétudes, notamment syndicales. Il illustre la promesse de campagne de Nicolas Sarkozy de ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux. De son côté, Jean-Louis Borloo obtient gain de cause en voyant l'Emploi être rattaché à l'Economie. L'emploi passe de la sphère sociale à la sphère économique, un symbole de volontarisme. Xavier Bertrand gèrera lui la réforme du code du travail.
Alain Juppé hérite d'un gros ministère de l'Ecologie, du développement et de l'aménagement durables et annonce déjà un "Grenelle de l'Environnement". Avec son envergure politique, comment vont s'articuler ses rapports avec les ministères de Jean-Louis Borloo et d'Eric Woerth ? A surveiller de près.
Kouchner, ministère de la parole ?
Autre illustration de la nouveauté des champs de compétences, la création d'un grand ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Co-développement. Le chef de l'Etat a maintenu l'association des termes qui avaient créé la polémique et confié toutes ces missions à Brice Hortefeux. Son ami de 30 ans prend des "morceaux" de l'Intérieur (les visas), des Affaires étrangères, de la Cohésion sociale, de la Justice et même de Bercy, avec l'agence qui gère les budgets de Développement. L'objectif est de faire disparaître les "doublons" administratifs dénoncés pendant la campagne.
Au-delà de sa portée médiatique, l'arrivée de Bernard Kouchner au Quay d'Orsay est une rupture qui soulève des questions. L'homme n'est ni un diplomate, ni un élu. A première vue, son ministère va plutôt être celui de la parole tant il paraît doublement encadré. A l'Elysée, par le très influent Jean-David Levitte, jusqu'à présent ambassadeur à Washington, et nommé conseiller diplomatique du chef de l'Etat. Dans la gestion des affaires européennes, par le deloriste Jean-Pierre Jouyet qui ne restera pas inerte dans son secrétariat d'Etat.
A la réflexion, ce gouvernement où l'énarchie perd son influence (deux énarques) présente un découpage qui se marche un peu sur les pieds. La publication prochaine des décrets d'attribution (qui fait quoi ?) apportera des réponses. Avec un président omniprésent, le Premier ministre va avant tout se consacrer à coordonner tout cela. Sarkozy le moteur, François Fillon l'amortisseur. |