Assis sur son sac à dos, le visage fatigué, Pascal tire inlassablement sur sa cigarette roulée. Dans ses mains, une bouteille de bière, qu'il tente en vain de dissimuler. Il est 10 heures et demi, un matin, dans l'un des plus grands centres d'hébergement d'urgence de la capitale. "La seule carte d'électeur que j'ai touchée, c'est celle de mon père. Moi, je n'en ai jamais eu", explique ce SDF de 46 ans. "Pendant un certain temps, j'ai été interdit de vote parce que j'ai été au placard. (NDLR: en prison) Si je devais voter aujourd'hui, je voterais écolo parce que j'aime bien la nature", poursuit-il, avant d'être coupé par José, un de ses compagnons d'infortune.
"Tu dis n'importe quoi, ça te ne servira à rien de voter écolo. Tout ce qui compte, c'est l'argent que tu as dans tes poches", clame ce trentenaire originaire du Portugal. "De toute façon, personne ne peut changer notre situation et il n'y a que les mauvaises décisions qui nous concernent", dit-il, désabusé. Comme de nombreux sans domicile fixe, José ne croit pas que l'élection présidentielle changera quelque chose à leur vie dans la rue. "Un gouvernement fait des choses et le suivant détruit ce qu'avait fait le précédent. Une merde pour changer une autre merde", dit-il pour résumer la situation.
Baskets blanches, jean noir et blouson de cuir, José connaît deux candidats à la présidentielle de 2007: "ce facho de Sarko et Royal". Son analyse: "Si Sarko passe, on est dans la merde. Pour Royal, ça ne passera pas, la France est trop coincée pour élire une femme président. Pas dans un pays aussi macho que la France". Dans son coin, toujours assis sur son sac à dos, Pascal marmonne. "Merci Michel Rocard, c'est gentil de nous avoir donné le RMI". Lui qui se targue d'avoir "fait la fête avec Coluche", dit en riant qu'il votera "pour que les épiciers soient ouverts toute la nuit".
"Voter, qu'est-ce que c'est ?"
A quelques pas, dans les escaliers, Mamadou, un Sénégalais qui se fait appeler "Président", discute avec d'autres Africains. "Nous, on est contre Sarkozy car il est raciste. Notre idole c'est Ségolène. Au moins, avec elle, on sent un changement radical", dit-il. "J'ai pas ma carte mais si on me donne l'occasion de voter, je voterais pour bloquer Sarkozy". Selon eux, seule la candidate PS peut faire quelque chose en faveur des exclus.
Interpellé par le débat qui monte dans les couloirs du centre, un nouveau venu édenté s'interroge: "voter, qu'est-ce que c'est?", dit-il en passant. Gérard, écharpe verte élimée et teint pâle, lui, sait. Il a déjà voté, une fois mais il ne souvient plus quand. Pour lui, "les gauchers et les droitiers c'est la même chose". Le 22 avril 2007, lui non plus n'ira pas déposer son bulletin dans l'urne. Il regrette "le temps de Giscard et de de Gaulle où au moins c'était clair et franc", explique-t-il de manière confuse.
"Sortir la France de la merde"
Sans télé ni radio, Fouad, 33 ans, suit la campagne grâce aux journaux gratuits. Lui qui a déjà voté à gauche pour les municipales et la présidentielle de 2002, affiche clairement sa préférence pour "Ségolène". "Une femme au pouvoir, ça serait pas mal. J'espère qu'elle sera plus humaine que les hommes," dit-il en attendant son courrier dans la petite salle carrelée du premier étage. Fouad fait partie de ceux qui gardent espoir et qui iront voter le 22 avril. Il dit pourtant ne pas attendre grand-chose des élections mais rêve "de logements pour tous, d'augmentation des aides sociales, de plus de facilités administratives". Il regrette le décalage entre les promesses des candidats et la réalité: "sur le terrain, il ne se passe pas grand-chose", déplore-t-il.
Plus tard dans la matinée, Jean-Yves, un breton d'une quarantaine d'années qui vit entre sa tente et le foyer, rejoint lui aussi la petite salle d'attente. Il n'a jamais voté mais "croit que Sarkozy peut améliorer les conditions de vie dans la rue". D'ailleurs, il lui aurait volontiers donné sa voix s'il avait voté. Mais, désabusé, il pense que "de voter ou non, pour nous, SDF, ça ne changera rien". Lucette, petite dame blonde de 65 ans partage son avis sur Nicolas Sarkozy. Elle qui le trouve "jeune et dynamique" pense qu'il "peut sortir la France de la merde". Contrairement à Jean-Yves, cette ancienne serveuse se sent très concernée par son devoir de citoyenne. "Bien sûr que je vais aller voter. Une voix c'est une voix", clame-t-elle. "Il veut mettre les étrangers dehors. Mais est-ce qu'il va faire ce qu'il dit?", se demande-t-elle.
La dernière fois qu'elle a mis son bulletin dans l'urne, c'était en 1981. Après, elle ne l'a plus jamais fait mais elle ne "sait pas pourquoi". Cette année, elle renouvellera sa carte car il y a "trop de malheureux en France. Quand on voit la merde qu'il y a, on est écoeuré, car la France est un pays riche. Ils aident les riches, pas les pauvres". Pour elle, la priorité du nouveau président c'est de "donner des logements aux Français avant de donner aux étrangers". Une idée saluée par Jean-Yves qui souligne: "Les étrangers ont tout et nous on a que dalle". Sa phrase à peine terminée, José conclut: "Arrivés au point de misère où sont ces gens-là, ils n'en ont rien à foutre d'aller voter". Avant de claquer violemment la porte, il lance: "Demandez à un SDF s'il veut voter ou aller boire une bière; il vous répondra boire une bière !"
45% de SDF ont l'intention de voter, selon un sondage
45% des personnes sans-domicile-fixe ont l'intention de voter aux présidentielles de 2007, selon un sondage paru mercredi dans le quotidien La Croix. Douze ans après avoir sondé les SDF pour la première fois sur leurs aspirations et opinions politiques, le journal a demandé, quelques mois avant l'élection présidentielle, à l'institut de sondage CSA de les interroger à nouveau. 493 SDF de 18 ans et plus ont répondu, en face-à-face, aux questions des enquêteurs, dans 42 centres d'hébergement d'urgence et de réinsertion sociale. Sur les 45% qui assurent avoir l'intention de participer au scrutin présidentiel, 34% affirment vouloir voter pour Ségolène Royal et 16% pour Nicolas Sarkozy. 80% souhaitent que l'exclusion fasse son entrée dans les débats et soit l'un des sujets prioritaires de la campagne.
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