Quelques heurts ont suivi la grande marche de soutien au berger de Cargèse, organisée samedi après-midi à Ajaccio
Malgré les doutes qui avaient surgi durant les débats, vendredi, la cour d'assises spéciale de Paris a condamné Yvan Colonna à la perpétuité assortie d'une peine de sûreté de 22 ans, un verdict plus lourd que lors du premier procès en 2007.
Samedi, ils étaient 3.500 (selon la police) à 15.000 (selon les organisateurs) à défiler pour le soutenir.
Ils ont manifesté dans le centre-ville d'Ajaccio, pour témoigner de leur colère après la condamnation en appel d'Yvan Colonna. Le défilé s'est déroulé sous une pluie fine et en silence sur le cours Napoléon, principale artère de la ville. Bon nombre des magasins bordant l'artère avaient fermé leurs portes. "C'est par solidarité. Il n'y a aucun mot d'ordre en ce sens", a précisé une commerçante à l'AFP. En tête de cortège, une grande banderole proclamait en langue corse "Justice pour Yvan", avec de chaque côté un portrait du berger. Des manifestants brandissaient aussi un grand drapeau à tête de Maure, l'emblème de l'île.
Dans les premiers rangs du cortège figuraient Christine Colonna, la soeur du condamné, le représentant de la Ligue des Droits de l'Homme en Corse, André Paccou, les élus autonomistes Jean-Chistophe Angelini et Edmond Simeoni, ainsi que Me Antoine Sollacaro, l'un des avocats d'Yvan Colonna. "Ce procès a été une pantalonnade, une mascarade, une parodie de justice", a-t-il déclaré.
Quelques échauffourées en fin de manifestation
Peu avant 17h00, sous une pluie battante, Edmond Simeoni a annoncé la fin de la manifestation dans le calme. La foule a commencé à se disperser mais quelques groupes de jeunes ont lancé, près de la préfecture, des "marrons de terre", gros pétards utilisés parfois dans les stades.
Certains groupes ont lancé des projectiles en direction des forces de l'ordre, lesquelles ont riposté par des jets de grenades lacrymogènes. Sur la place des Palmiers et dans la rue Fesch, à proximité de la mairie d'Ajaccio, des manifestants ont incendié des conteneurs d'ordures ménagères. Les affrontements ont duré plus d'une heure avant un retour au calme.
Colonna se pourvoit en Cassation
Vendredi aux assises de Paris, la cour d'appel a suivi les réquisitions aggravant la peine infligée en première instance fin 2007, qui ne comprenait pas de peine de sûreté incompressible pour Yvan Colonna, accusé du meurtre du préfet de Corse Claude Erignac en février 1998.
L'affaire Yvan Colonna commence", a commenté samedi matin sur Europe 1 l'un de ses avocats, Me Patrick Maisonneuve. Plus de 11 ans après le crime politique le plus grave commis depuis le début des violences politiques en Corse, l'affaire n'a pas fini de secouer la justice, la police et le pouvoir politique.
Patrick Maisonneuve a confirmé que la défense d'Yvan Colonna se pourvoirait en cassation dès lundi et qu'elle saisirait si besoin la Cour européenne des droits de l'homme. "Il ne faut pas réduire cette manifestation au milieu nationaliste (...) Bien évidemment, nous la soutenons, elle touche l'opinion publique en général", a de son côté affirmé samedi Me Pascal Garbarini, autre défenseur d'Yvan Colonna, sur France Info.
Yvan Colonna et ses défenseurs avaient quitté l'audience le 11 mars pour protester contre
un procès qu'ils jugeaient biaisé.
Le verdict a donc été rendu en leur absence. Immédiatement, le camp de la défense a annoncé un pourvoi en cassation. "Cette décision est injuste, cette cour refusait par principe d'envisager toute autre hypothèse que celle de la culpabilité", a estimé vendredi Me Antoine Sollacaro, un des avocats de la défense. Celle-ci en a appelé "solennellement aux représentants du peuple" et compte aussi, une fois que la Cour de cassation se sera prononcée, saisir la Cour européenne des droits de l'Homme pour procès "inéquitable", estimant que ses droits ont été bafoués.
"La justice est passée", a commenté en revanche Me Philippe Lemaire, l'avocat de la veuve et des deux enfants du préfet. Jeudi, l'avocat général Christophe Teissier avait estimé que "tous les éléments du dossier convergent vers la culpabilité d'Yvan Colonna" dans l'assassinat du préfet Erignac, lors de son réquisitoire à la cour d'assises d'appel de Paris. L'accusé est un "assassin et un fuyard", avait-il aussi déclaré dénonçant vivement le refus de Colonna de comparaître.
Le berger corse et ses avocats avaient quitté le procès pour dénoncer le refus de la cour de faire une reconstitution de l'assassinat du préfet, et plus généralement pour dénoncer un "simulacre" de justice. "Est-ce qu'on avait peur que la reconstitution vienne infirmer les déclarations des accusateurs d'Yvan Colonna? Est-ce qu'on a peur qu'elle vienne dire le contraire de ce qu'a dit le procureur ?", s'est interrogé samedi Me Maisonneuve, l'avocat de l'accusé.
De fait, depuis son ouverture le 9 février, le procès en appel a été émaillé de nombreux incidents avec des mises en cause répétées du président Wacogne, accusé de partialité par les défenseurs d'Yvan Colonna.
Stupeur, indignation, mais détermination en Corse
Les partisans d'Yvan Colonna en ont appelé samedi à l'opinion publique, et ont décidé d'utiliser tous les recours judiciaires après sa condamnation vendredi en appel à la réclusion à perpétuité, avec 22 ans de sûreté, pour l'assassinat de Claude Erignac en 1998. Un pourvoi en cassation doit donc être déposé pour être tranché d'ici six mois à un an. En cas d'échec, Yvan Colonna saisira la Cour européenne des droits de l'homme pour dénoncer un procès selon lui "non équitable".
Dès vendredi soir, Cargèse, village natal d'Yvan Colonna, semblait "sonné" par la condamnation en appel à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de 22 ans prononcée contre l'enfant du pays. Les nationalistes corses n'ont pas caché leur indignation. Sur la placette de Cargese, un drapeau corse a été noué, "en signe de deuil", a expliqué un habitant aux journalistes qui l'entouraient. "Nous avons le sentiment d'une profonde injustice, d'autant que la peine prononcée est aggravée par rapport au premier procès, mais nous sommes sûrs de le sortir de là au troisième procès, et nous espérons que la mobilisation s'étendra", a déclaré un villageois.
"Je suis indigné, Yvan Colonna a été victime d'une exécution judiciaire annoncée, sur l'autel de la raison d'Etat", a déclaré Jean-Philippe Antolini, porte-parole de la Commission anti répression (CAR) du pôle indépendantiste Corsica Libera.
A Bastia, quadrillée par une importante présence policière, le calme a régné vendredi soir après l'annonce du verdict. Le comité de soutien à Yvan Colonna avait demandé à ce qu'aucun rassemblement n'ait lieu à l'annonce du verdict.
Consternation de Jean-Guy Talamoni
Jean-Guy Talamoni, élu indépendantiste à l'Assemblée de Corse, s'est déclaré vendredi "consterné" par cette condamnation. "Je suis consterné, encore que compte tenu du déroulement du procès, le pire était à craindre", a-t-il déclaré par téléphone à l'AFP. "Nous avons assisté à un simulacre de justice, il est maintenant tout à fait nécessaire d'appeler à la mobilisation, notamment en manifestant samedi après-midi à Ajaccio, pour montrer que les Corses refusent ce verdict", a-t-il ajouté. Selon le dirigeant nationaliste, Yvan Colonna a été "victime d'une vengeance transversale: il fallait condamner un Corse, nationaliste de préférence."